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mercredi 6 juillet 2016

"Vous me dites maîtresse" de Ronsard


Ici est faite la lecture analytique du poème "Vous me dites maîtresse" de Pierre de Ronsard. Il s'agit du vingt-quatrième poème du livre II des Sonnets pour Hélène tiré de son recueil Amours. Pour voir l'extrait cliquez ici.


            Pierre de Ronsard est l’un des plus grands poètes du XVIème siècle. Grand poète à la cour du roi de France Charles IX, on le surnomme parfois le poète des princes et le prince des poètes. Il a en effet eu une influence considérable sur la poésie française des siècles qui suivront. A la tête d’un groupe composé de sept grands poètes de son époque, et surnommé la Pléiade en référence à la constellation, il a participé à l’installation du sonnet, une  forme poétique fixe auquel nous avons ici affaire, mais aussi au changement du mètre noble. Avant, les poètes préféraient utiliser le décasyllabe dans leurs chansons de gestes épiques, Ronsard choisira l’alexandrin de douze syllabes qui est toujours le mètre noble à l’heure actuel.
            Il passera à la postérité, notamment grâce à son grand recueil Les Amours. Les sonnets pour Hélène, dans lesquelles se trouve notre poème, est la dernière partie de ce recueil, et est-elle même divisé en deux livres. Il s’agit des derniers poèmes écrits par Ronsard à la fin de sa vie, où il chante l’amour qu’il éprouve pour une des dames de compagnie de la reine qui est clairement identifiée et s’appelait Hélène de Surgères. La construction des sonnets pour Hélène est faite de manière logique. Dans le premier livre, Ronsard déclare son amour et loue la beauté et la jeunesse d’Hélène.  Plus on avance dans l’ouvrage, et plus les poèmes se font pessimistes et montre un visage cruel de cette jeune femme qui ne veux pas aimer le vieux poète. Ce poème « Vous me dites maîtresse, » est situé à la moitié de l'œuvre et est en partie inspiré par la vie d'Hélène de Surgères.
[Lecture extrait]
            La grande particularité de ce sonnet, que l'on remarque très rapidement, est qu'il prend la forme d'une conversation entre Hélène et Ronsard.  Il est donc intéressant de se demander comment l’expression du sentiment amoureux, dans ce poème, est l’affirmation de l’identité du poète. Pour cela nous verrons d’abord qu’il y a une opposition des points de vue sur l’amour entre les deux amants. Ensuite nous nous demanderons comment Ronsard se place en maître de l’amour.

            Plusieurs éléments, permettent au poète de montrer à son lecteur qu'il le place dans une conversation où s'oppose deux points de vus. Tout d'abord l'on remarque la présence de nombreux indices typographiques, notamment l'utilisation des deux points aux vers 2 et 9 qui supposent deux prises de paroles distinctes. Il y a également des guillemets ouverts au vers 9 et fermés au vers 14  qui encadrent plus clairement la deuxième prise de parole. De plus, les paroles sont au style direct avec des temps du présent et du futur, alors que les verbes de paroles « Vous me dites » (v1) et « répondis » (v9) au passé suggèrent que le poète se place dans un cadre rétrospectif. Hélène a la parole dans les quatrains et Ronsard dans tercets, mais leurs volume de paroles est identique : 6 vers chacun. Cette égalité laisse une équité dans l'opposition entre les deux amants pour développer leurs arguments. La construction de ce sonnet est effectivement basée sur une opposition des points de vue entre Hélène et Ronsard au sujet de l'amour et comment lui faire face. Cette opposition est particulièrement visible dans le jeu de répétition que fait le poète entre les propos d'Hélène et les siens. Ainsi « le désert » (l3) et « jeûne et oraison » (l6) d'Hélène deviennent « les déserts » (l12) et « ni jeunes ni oraisons » (l14) chez Ronsard. Au contraire, « les flammes » (l7) deviennent « la flamme » (l11). Ces répétitions loin d'être dues à un manque d'arguments de Ronsard sont, par leur changement de nombre, un moyen de marquer la confrontation de son point de vue sur l'amour face à son amante.
            Maintenant que l'on sait que ce poème est une conversation amoureuse qui confronte deux points de vue, il pourrait être intéressant de s'interroger sur le sens de ces deux points de vue. Hélène, qui est la première à prendre la parole, à une vision particulièrement pessimiste et inquiétante. Celle-ci est particulièrement développée dans la métaphore du vers huit : « Ce cruel de mon sang ne pourrait se repaître ». L'adjectif « cruel » à une connotation criminelle et violente tout comme le mot « sang » qui pourrait rappeler une blessure. Le mot « sang » a également une symbolique chrétienne très forte puisque dans cette religion, qui était celle du poète et de l’État à l'époque, il est associé à la vie. Enfin, le verbe « repaître » donne l'impression qu'Amour prend plaisir à se nourrir de la vie de ses victimes. Il apparaît finalement comme un Dieu malfaisant, voir un Démon, se rapprochant de l'image du vampire  qui a connu un certain succès bien plus tard en littérature. Le point de vue d'Hélène suit donc le dogme catholique de l'époque à la lettre, au contraire de celui de Ronsard.
En effet celui-ci se trouve plus dans la nuance, comme le marque le passage du pluriel au singulier lors de la répétition de flamme qui atténue profondément la violence ravageuse de la passion amoureuse la transformant en une lumière plus diffuse. Il oppose également « un Dieu » au pluriel « les Dieux » au vers 13, pour montrer que finalement l'amour surpasse tous les autres dieux païens ou catholique. Il insiste d'ailleurs sur la puissance du dieu Amour avec l'adverbe d'intensité « si puissant » (v13).  Ronsard voit donc l'amour comme une force supérieure contre laquelle il est vain de lutter dans une vision plus moderne qui apparaîtra après les romans libertins du XVIIème.

            Dans ce sonnet, Pierre de Ronsard oppose donc deux vision de l'amour, bien différentes, dans le cadre d'une conversation amoureuse. Cependant cela lui permet également de s'affirmer en temps qu'une sorte de maitre de l'amour auprès d'Hélène.

            Pour s'affirmer en tant que maitre ou docteur de l'amour, Ronsard doit d'abord montrer à son lecteur et à Hélène qu'il sait argumenter. Pour cela, il sert des bases de la rhétorique en reprenant les arguments d'Hélène. Il démontre leur inutilité en les réutilisant au pluriel ce qui les rend encore moins efficace dans les propos de son amante puisqu'elle, les utilise au singulier. Il insiste d'autant plus dans l'expression « jeûnes ni oraisons » (l14) avec la conjonction de  coordination négative « ni ». Il se sert d'une autre figure de style de base de la rhétorique, la tautologie, au vers 10 « Qu'un feu ne soit pas feu ». Cela lui permet de montrer au lecteur que son argumentation tient sur des arguments simples, logiques et imparables. Paradoxalement, il marque également son savoir par une anacoluthe c'est à dire une rupture de la construction traditionnelle syntaxique. Ainsi il devrait dire « Vous vous trompez » et nous « vous trompez » (v9). Cette expression, qui s'affranchie sans doute de la syntaxe traditionnelle pour des raisons de métrique, permet au poète de se placer au-dessus d'Hélène d'un point de vue argumentatif.
            Ronsard marque également sa supériorité dans le domaine de l'amour sur Hélène en la montrant au lecteur de son sonnet comme particulièrement inexpérimentée. Dans ses propos, elle utilise le mode conditionnel « voudrais » (v4), « serait » (v5),  « passerais » (v6), « défierais » (v7) et « pourrait » (v8). L'emploi de ce mode a une valeur de souhait mais aussi d'incertitude contrairement à d'autres modes comme le subjonctif. Son manque d'expérience est également marqué par le paradoxe du vers 5 : A l'heure mon esprit de mes sens serait maître. En effet chez les hommes le cerveau ne peut pas un influencer la perception des sens de manière direct (ainsi on ne peut pas maîtriser les odeurs que l'on veut sentir par exemple). Le mot « sens » est donc probablement, suivant la logique, associé au mot sentiment. Ce paradoxe montre qu'Hélène manque d'expérience et confond les perceptions du monde extérieur et les sentiments qu'elle peut éprouver au fond d'elle.
            Le poète au contraire se plaçant en véritable connaisseur de l'amour, toute la construction du poème est faite pour que l'on se rallie à son point de vu. Ainsi, il s'exprime en dernier et conclu le poème. Le lecteur fini sa lecture sur l'argumentation de Ronsard sans entendre la réponse qu'Hélène pourrait lui apporter. Contrairement à Hélène qui parle à la première personne marqué par la répétition du pronom personnel (« je » (v4, 6, 7) et « mon » (v5, 8). Le choix du temps de ses verbes est, comme pour Hélène, fait avec un grand soin. Ainsi dans ses paroles au style direct, il n'utilise que du présent de l'indicatif (« trompez » (v9), « voit » (v11), « s'engendre » (v12), « se peuvent » (v14)) et du subjonctif (« soit » (v10)). Tous ces présents ont une valeur de vérité générale, qui s'emploi pour des faits considérés comme toujours vérifiés, permettent à Ronsard de donner à son lecteur l'impression que ses paroles sont comme des propriétés mathématiques ou des dictons populaires.



            Finalement, le sentiment amoureux est donc mis en scène d'une manière très originale dans ce sonnet puisqu'il prend la forme d'une discussion amoureuse entre Ronsard et Hélène de Surgères. Cette discussion est construite de manière rétrospective pour mettre en valeur l'opposition de point de vue sur l'amour entre le poète et sa maîtresse. Pour permettre à son lecteur de rallier son point de vu Ronsard se sert de nombreux effets littéraires qui lui permettent de se donner le rôle de docteur ès amour dans la ligné des grands magisters amoris latin comme Ovide qui, dans L'Art d'Aimer, dispensait de véritables cours de séduction et de gestion d'une relation amoureuse. Il tout de fois intéressant de remarquer que la spécificité dans le poème de Ronsard qui réside dans son opposition des points de vue préfigure, au sortir du Moyen-Age, le débat d'opinion sur l'amour qui opposera les mœurs catholiques aux libertins puis à la société laïque française.  

jeudi 21 avril 2016

Lecture analytique de "Quand vous serez bien vieille" de Ronsard



Ici est faite la lecture analytique du poème "Quand vous serez bien vieille" de Pierre de Ronsard. Il s'agit du vingt-quatrième poème du livre II des Sonnets pour Hélène tiré de son recueil Amours. Pour voir l'extrait cliquez ici.


          Pierre de Ronsard est l’un des plus grands poètes du XVIème siècle. Grand poète à la cour du roi de France Charles IX, on le surnomme parfois le poète des princes et le prince des poètes. Il a en effet eu une influence considérable sur la poésie française des siècles qui suivront. A la tête d’un groupe composé de sept grands poètes de son époque, et surnommé la Pléiade en référence à la constellation, il a participé à l’installation du sonnet, une  forme poétique fixe auquel nous avons ici affaire, mais aussi au changement du mètre noble. Avant, les poètes préféraient utiliser le décasyllabe dans leurs chansons de gestes épiques, Ronsard choisira l’alexandrin de douze syllabes qui est toujours le mètre noble à l’heure actuel.
         Il passera à la postérité, notamment grâce à son grand recueil Les Amours. Les sonnets pour Hélène, dans lesquelles se trouve notre poème, est la dernière partie de ce recueil, et est-elle même divisé en deux livres. Il s’agit des derniers poèmes écrits par Ronsard à la fin de sa vie, où il chante l’amour qu’il éprouve pour une des dames de compagnie de la reine qui est clairement identifiée et s’appelait Hélène de Surgères. La construction des sonnets pour Hélène est faite de manière logique. Dans le premier livre, Ronsard déclare son amour et loue la beauté et la jeunesse d’Hélène.  Plus on avance dans l’ouvrage, et plus les poèmes se font pessimistes et montre un visage cruel de cette jeune femme qui ne veux pas aimer le vieux poète. Ce poème « Quand vous serez bien vieille, » est l’un des derniers du recueil et il ne faut donc pas s’attendre à une louange magnifique d’Hélène.
[Lecture extrait]
         Ce poème n’est donc pas un poème très élogieux pour un poème adressé à la femme que l’on aime. Il est donc intéressant de se demander comment l’expression du sentiment amoureux, dans ce poème, est l’affirmation de l’identité du poète. Pour ce faire nous verrons d'abord dans quelle mesure ce poème est une déclaration d'amour atypique puis quel est le rôle que et la place que se donne le poète.

             La première chose qui se ressort à la lecture de ce poème est qu’il traite de manière très particulière l’amour. En effet, malgré la vision particulièrement dégradante que livre Ronsard de Hélène, il est peut être, encore une fois, en train de lui faire une déclaration d’amour.
            Ronsard nous montre un portrait d’Hélène vieillie grâce à l’emploi du futur « serez » (v1), « Direz » (v3) « n’aurez » (v5). Cette vieillesse pèse visiblement sur Hélène puisqu’on ne la voit jamais debout. Au début elle est « assise » (v2) dans les quatrains puis « accroupie » (v11), comme si elle était en train de s’effondrer avec l’âge. On peut également y voir un passage d’un statut humain à un statut animal puisque le poète choisit le verbe accroupir qui est formé sur le radical croupe désignant le postérieur de certains animaux. Cette image renvoi l’idée d’une créature extrêmement faible ou peut-être en train de faire ses besoins. Cette image ambiguë que nous livre Ronsard est très dégradante d’autant plus qu’il inverse les rôles. En effet, il dit que dans sa vieillesse, Hélène regrettera « son fier dédain » (v12) du moment où lui-même était vieux et qu’il lui déclarait son amour. L’emploi de l’adjectif « fier »  n’est pas péjoratif en tant que tel à l’époque puisqu’il s’agissait de l’un des valeurs de la noblesse sous l’Ancien Régime. En revanche le mot « dédain » sonne comme un reproche que fait Ronsard à son Hélène et qui déforme l’adjectif « fier » lui donnant un sens plus péjoratif comme si Hélène était insensible aux douleurs de Ronsard. Le poète profite donc de ce poème pour rendre la pareille à Hélène qu’il trouve cruelle.
            En plus de présenter au lecteur un portrait physique extrêmement cruel d’Hélène il lui montre aussi l’ennui de ses occupations qui ne servent qu’à faire passer le temps. On la voit « dévidant et filant » (v2). Cette activité revêt un symbolisme très fort puisqu’en plus d’être l’une des activités traditionnelles de la femme à l’époque, elle est également une référence antique au trois Parques. Ces trois déesses sœurs de la mythologie latine, défilent le fil du destin de la vie de chaque individu et décident quand celle-ci se termine en coupant ce même fil. En Europe, elles sont devenues par la suite une des principales allégories du caractère éphémère et fuyant de la vie dans tous les domaines artistiques. De plus, l’emploi du participe présent n’est pas anodin puisqu’il se continue dans les vers suivants avec « chantant » (v3), « émerveillant » (v3) « oyant » (v5) « sommeillant » (v6) « réveillant » (v7) « Bénissant » (v8). Cette utilisation massive de participe, avec l’emploi de mots comme « chandelle » (v1) « temps » (v4), « servante » (v5), «louange » (v8) qui créent une assonance en [an].  Ces treize assonances créent dans les deux quatrains une redondance dans la musicalité que l’on peut  associer à la redondance du filage de laine. On note d’autres références au passage du temps comme « la chandelle » (v1) qui se consume très rapidement et qui fut une image très reprise par les baroques.
            Ronsard montre donc la vieillesse d’Hélène comme dégradante et ennuyeuse. On peut y voir une cruauté de la part de Ronsard mais aussi une invitation à profiter de la vie et de l’amour qu’il porte à sa jeunesse. Ce thème en poésie est dit du « carpe diem » en référence à la chute d’un des poèmes  des Odes du poète latin Horace. En effet, celui-ci termine son poème par le vers « carpe diem, quam minimum credula postero », soit « cueille le jour et crois le moins possible au lendemain ». En fait en latin, le verbe « carpe » à pour traduction arracher, brouter, cueillir. Ronsard associe donc son verbe « cueillez » (v14) aux roses d’une manière moins métaphorique qu’Horace qui l’associe à « jour ». Ce choix s’explique par les visions de l’amour courtois médiéval dont Ronsard est l’héritier et qui associait la femme à une rose comme dans Le Roman de la Rose, par exemple. On retrouve d’autres reprises du poème d’Horace comme l’emploi des impératifs  « Vivez » (v13) et « Cueillez » (v14). Ces inspirations des poètes antiques, s’inscrivent dans la pensée humaniste de l’époque et permettent à Ronsard de chanté l’amour malgré un poème péjoratif envers Hélène au premier abord.

         Ronsard exprime donc bien son sentiment amoureux  en s’inspirant des grands poètes latins, malgré le portrait peu élogieux qu’il fait de son apparence physique dans le futur. Nous allons maintenant nous intéresser à la façon dont il se définit son identité et son rôle de poète.
               
         Dans les deux tercets, le poète nous montre également ce qu’il va lui arriver quand Hélène sera vieille. Il utilise le lieu commun « Je serai sous la terre » (v9) pour nous faire comprendre, de manière euphémismée, qu’il sera mort. Pourtant sa mort ne semble pas aussi cruelle que la vieillesse d’Hélène et parait même bien tranquille et apaisée. Il se définit à l’aide d’un pléonasme, comme un futur « fantôme sans os » (v9). Ce pléonasme, puisqu’un fantôme n’a normalement pas d’os, permet d’insister sur la légèreté de sa mort qui s’oppose à la vieillesse écrasante d’Hélène. Le vers suivant, « Par les ombres myrteux, je prendrais mon repos, » (v10) est également révélateur de la mort dans laquelle il se présente. En effet dans les Enfers gréco-romaines, où tous les hommes reposent selon leur vie, le Bois de Myrte est le lieu de séjour des amants (le myrte étant le symbole de Vénus). Il ne se présente donc pas dans un paradis chrétien, ce qui pourrait sans doute être blasphématoire, mais dans un paradis païen qui met mieux en relief son existence passée à chanter l’amour. Quand l’utilisation du verbe « reposer » celle-ci est révélatrice de la pensée de Ronsard qui pense que le poète transcende la mort par son art. 
         Plusieurs indices nous laissent à penser que Ronsard porte un point de vue qui va dans ce sens dans son poème. D’abord par le fait qu’il fasse apparaitre son propre nom, « Ronsard » (v6) dans le poème, ce qui est assez rare en poésie. Cette apparition se fait dans les paroles d’Hélène au discourt direct, comme la marque l’emploi des guillemets alors que ce dernier est mort et appartient à un passé révolu grâce à l’emploi du seul imparfait du poème « me célébrait » (v6). Ronsard montre donc à son lecteur qu’il est encore bien vivant dans les pensées et les paroles d’Hélène malgré sa mort. Le tissage d’Hélène peut également être une marque de sa fidélité à Ronsard par-delà la mort. En effet, une autre femme de la mythologie antique tissait par fidélité envers son mari : « la sage Pénélope ».  Il peut s’agir d’une référence à l’Odyssée d’Homère ou Pénélope tissera pendant dix ans pour échapper à ses prétendants et rester fidèle à son mari Ulysse alors qu’elle ignore s’il est encore en vie. Cependant la fidélité d’Hélène à Ronsard semble réciproque puisque celui-ci dit l’avoir rendu immortelle dans le huitième alexandrin « Bénissant votre nom de louange immortelle »  donc la construction parfaitement régulière (3-3/3-3) en fait un vers très solennel. Cette solennité est d’autant plus forte que le poète utilise un registre religieux catholique avec le verbe « Bénissant » et le nom « louange » qui est un type de prière.  
         Le poète peut donc transcender et faire transcender la mort, mais on peut également identifier un rôle plus didactique dans ce poème. Celui-ci est particulièrement visible dans le dernier tercet du poème garce à l’emploi de impératifs présents «  Vivez » (v13) et « Cueillez » (v14) qui ont une valeur de conseils pour le lecteur. Les deux quatrains sont composés d’une seule longue phrase narrative avec de nombreux verbes d’action comme dévider (v2), filer (v2), dire (v3), etc… Certains de ces verbes sont au futur comme « serez » (v1), « Direz » (v2), « n’aurez » (v5). Ronsard choisi le futur, et non le conditionnel, avec une modalité de certitude. C’est une manière de montrer qu’il est totalement sur de ce qu’il va arriver : le poète devient un voyant ayant connaissance du futur.

            Finalement, Pierre de Ronsard exprime son sentiment amoureux à travers un portrait pour le moins dégradant et cruel d’une Hélène de Surgères vieillie. Cette particularité lui permet de justifier, à la manière des poètes latins qu’il imite le thème du carpe diem mais aussi de montrer les rôles et la place des poètes face à la postérité. Il montre que l’identité du poète peut transcender la mort en restant gravé et en influençant l’esprit des vivants. Ce poème en est une illustration puisqu’il reprend les images d’Horace et de Catulle. Le recueil des sonnets pour Hélène en est également une illustration puisque ils ont largement influencé la poésie française. Comme plusieurs commentateurs de la poésie, on peut donc s’interroger sur le destinataire réel de la poésie. Le poète s’adresse-t-il à la postérité où à une personne ayant réellement existé. Les poètes latins avaient tranché et ne s’adressaient généralement qu’à des femmes fictives (Leuconoé pour Horace ou Lesbie pour Catulle). Cependant avec Ronsard et les poètes qui lui ont succédé le ou les destinataires sont plus flous.